Je quitte donc Hiroshima en debut d’apres-midi apres l’achat de quelques provisions pour la route et la « degustation minute » de pates chinoises au pied d’un 7 Eleven du centre ville. Les regards curieux, parfois reprobateurs, sur mes manieres de vagabond ne me derangent plus depuis longtemps…
La journee est belle et j’ai le temps de passer Takehara, a 60 km d’Hiroshima, avant de m’arreter dans un parc pour la nuit. Il eut ete agreable de dormir a la belle etoile ce soir la mais les moustiques commencaient deja a se regaler de mon sang juvenile alors que la nuit n’était pas encore tombee. Le lendemain je suis a Mihara de bonne heure. Je dois y retrouver Thibault en fin de journee. J’en profite pour mettre a jour mes carnets de voyage sur le web dans un Mc Donald’s disposant d’une (lente) connexion internet. Le soir, je retrouve Thibault a la gare de Sunami et nous nous rendons sur la plage ou j’avais passe la nuit quelques jours plus tot. Thibault a eu la bonne idee d’apporter une specialite locale que nous degustons avec mes rations de pain et de thon en boite. Mon compagnon a une passion pour le Japon inepuisable qu’il tente de me transmettre notamment a travers l’apprentissage des kanjis. J’ai déjà trop de mal avec le japonais conversationnel et j’avoue faire preuve de mauvaise volonte ce soir-la. Nous assistons ensuite au lever de la lune derriere les petites iles situees au large de la plage ; un moment de beaute pure et simple comme seule la nature nous en fait vivre. Nous nous installons ensuite sur le sable douillet pour une nuit tranquille bercee par le bruit des vagues.
A 5h, j’ai juste le temps de reveiller Thibault pour le lever d’un soleil rouge sang sur la mer, avant de me rendormir presque immediatement. Dans la matinee, apres un petit dejeuner copieux fait de cereales bien trop seches, j’abandonne Thibault qui doit rejoindre l’ile de ses reves (je laisse ici de cote les raisons qui le pousse a s’y rendre) tandis que je me lance a l’assaut de l’ile de Shikoku, la quatrieme plus grande de l’archipel japonais apres Honshu, Hokkaido et Kyushu. Pour l’atteindre je dois d’abord me rendre a Onomichi et traverser les petites iles qui separent Honshu de Shikoku. Alors que je passe le peage du premier pont en douce, je me retrouve ensuite sur une piste cyclabe de 75 km de long qui m’entrainera d’Onomichi jusqu'à Imabari, au nord ouest de Shikoku.
La journee est chaude et ensoleillee et les paysages sont grandioses. J’ai de la peine a ne pas m’arreter tous les kilometres pour observer une plage au sable fin, une falaise dont les rochers plongent avec grace dans l’eau turquoise de la mer interieure du Japon, des plantations de citronniers a flanc de colline ou encore un de ces majestueux ponts qui relient ces innombrables iles dont la taille varie de quelques dizaines de metres a plusieurs kilometres.
J’atteins finalement en fin de journee le rivage de Shikoku. J’ai tout juste le temps de me trouver un endroit ou planter la tente et accessoirement avoir une agreable vue sur le coucher de soleil derriere les montagnes. Le lendemain, je roule tranquillement jusqu'à Ozu, alternant entre paysages de basses montagnes boisees, de champs dedies majoritairement a la culture du riz et de fronts de mer avec plages enchanteresses.
Je campe le soir sur un terrain de golf apres avoir recu l’autorisation du jardinier en chef. Le golf est une des grandes passions des japonais, peut-etre le second sport national apres le base-ball. La nature luxuriante du pays associee a une attention particuliere des japonais pour le jardinage est sans doute la raison pour laquelle ce large 18 trous est si joli et m’offre un gite parfait pour la nuit. Au petit jour, le jardinier en chef refait surface accompagne de ses subalternes pour une petite discussion matinale. Viennent s’ajouter a la conversation quelques obaasan (grand-mere) qui utilisent le golf pour la promenade quotidienne de leurs toutous cheris. La scene est assez pittoresque et je ne cesse de sourire betement ce matin la. Moment de bonheur simple.
Alors que j’enfourche le velo pour me lancer a l’assaut de l’asphalte, se reveille une douleur apparue la veille dans ma jambe gauche. J’adopte la philosophie du « tu serres les dents et tu la boucles » qui tiendra jusqu’au retour a Kobe, une dizaine de jours plus tard, sans que la douleur ne diminue. Elle se fera d’ailleurs plus lancinante au fil des jours.
Il pleut. Je suis trempe et j’apercois a peine la route a travers mes lunettes embuees. Mon avancee est laborieuse. Les montagnes alentour semblent prises dans un epais nuage de vapeur d’eau qui change de forme en permanence, s’adaptant au relief. Je m’arrete en bord de mer pour dejeuner, a l’abri de la pluie. Mon refuge se trouve etre deja occupe par un etrange personnage a cote d’un tricycle aussi charge qu’un mulet. L’homme fait partie des nombreux pelerins qui parcourent l’ile en cette periode de l’annee.
Shikoku abrite en effet 88 temples dont la visite constitue un pelerinage essentiel pour les japonais les plus croyants. Les pelerins font leur chemin a pied ou a velo la plupart du temps. Tout de blanc vetus, ils portent egalement sur la tete un chapeau tresse en forme de cone cylindrique. La popularite du pelerinage et la beaute des temples attirent egalement de nombreux touristes etrangers qui se joignent aux pelerins, avec cependant des aspirations differentes. Il s’agit d’un pelerinage long de pres de 1200 km, soit un a deux mois de voyage.
Mon homme n’est cependant pas un pelerin comme les autres. La cinquantaine passee, cela fait 38 ans qu’il arpente le Japon dans le but d’en visiter ses temples (pas tous car il s’agirait probablement d’une tache sans fin). La lourde charge sur son tricycle (et le tricycle lui-meme avec ses roues fatiguees et aplaties) constitue son seul bien materiel. Comment mange t-il ? Ou dors t-il ? Cela depend de la chance du moment et de l’aide providentielle que lui fournissent les personnes croisees en chemin. Avant qu’il ne se presente et ne m’explique sa situation, j’ai déjà partage avec lui ma maigre pitance et nous discutons tranquillement tout en machouillant. Et dire qu’on me traite parfois de fou a cause du voyage que j’ai entrepris… Je vois que dans le domaine de la folie je ne suis encore qu’un novice ! Apres manger la pluie a cesse. Avant de reprendre la route, nous nous gratifions mutuellement d’un gambatte et d’un kiotsukete (bon courage et prends soin de toi) charges d’un certain entendement pour nos aventures respectives.
Il ne me faut pas attendre longtemps avant que la pluie reprenne, cette fois avec des allures de veritable tempete. Je trouve abri sous un porche ou un homme m’offre gentiment une boisson a la vue de ma mine abattue. A la premiere accalmie, j’enfourche a nouveau ma fidele monture a deux roues et pedale jusqu'à Sukumo ou je m’arrete pour la nuit. Je partage mon abri avec un autre pelerin a bicyclette qui ecoute patiemment la radio dans sa tente. Ce dernier, a la retraite, voyage sur un velo des plus banal (la plupart des velos au Japon sont faits pour la ville, ne comporte que quelques vitesses et ne permettent meme pas de gravir une simple cote) et a entrepris son troisieme pelerinage pour prier pour la bonne sante de ses enfants et petits-enfants. Le lendemain je partagerai mon petit-dejeuner avec lui. A croire que j’etais destine a venir a Shikoku pour nourrir tous les pelerins a velo croisant ma route…
Le cap d’Ashizuri, le cap sud ouest de l’ile, n’est plus qu’a 60 km. Je m’autorise donc une boucle d’une trentaine de kilometres pour aller visiter Kashiwa jima (jima signifiant ile), une ile situee a la pointe d’une protuberante peninsule pointant vers l’ouest et Kyushu. L’eau y est d’un bleu transparent et les falaises a pic qui ornent les rivages de la peninsule et de l’ile laissent sans voix. Je continue ma route le long de la cote qui continue a me proposer un paysage de falaises escarpees, d’amas rocheux semi-immerges et de petits ports de peche desertes par les bateaux, deja en mer depuis de nombreuses heures. Ainsi, j’arrive en milieu d’apres-midi a Tosa Shimizu ou je suis cense m’arreter pour 2 ou 3 jours chez Arthur, un ami anglais rencontre un mois et demi plus tot a Ishinomaki alors que nous pataugions conjointement dans la boue.
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Commentaires (4)
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